A propos du "vitalisme" supposé de F.A. Hayek

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Echange entre C. de Salle, X. B. et D. Godefridi à propos du "vitalisme" supposé de F.A. Hayek


De
X. B.
A Corentin de Salle

Monsieur,
 

J'ai lu avec grand intérêt votre article « La doxa, fondation normative du libéralisme ». Je voudrais vous faire part d'une réflexion, qui émane, non pas d'un connaisseur de Hayek, mais d'un amateur de Spinoza (et la lecture de vos articles me donne l'occasion de dresser un pont entre ces deux penseurs).

Vous expliquez qu'Hayek, en ayant recours à un argument « vitaliste », commet une infraction à la loi humienne. Autrement dit, dire que « la vie n'a pas d'autre but qu'elle-même », revient nécessairement à adopter un principe moral de nature transcendante. Vous en concluez que Hayek fait là une entorse au principe d'immanence qui fonde toute sa théorie.

Or il me semble que l'idée selon laquelle « la vie n'a d'autre but qu'elle-même », l'idée que nous « devons vivre » peut être totalement intégrée dans le champ de l'immanence. C'est ce que Spinoza a appelé le conatus, l'effort de chaque être pour persévérer dans son être. Ce qui ne signifie pas que nous « devions » persévérer dans son être ; nous le faisons de façon totalement naturelle. Les neurobiologistes (A. Damasio, notamment) montrent bien à quel point la théorie de Spinoza se justifie biologiquement puisqu'ils ont prouvé que l'activité cérébrale a pour but premier la survie et le bien-être.

Je ne développerai pas plus avant le concept de conatus, au sens spinoziste ou au sens biologique. Ce qui est important c'est que ce concept - comme toute la théorie de Spinoza - est radicalement immanent. Ne croyez-vous pas qu'il peut donner au libéralisme le fondement scientifique que recherchais Hayek ?

En espérant recevoir une réponse de votre part à cette modeste réflexion, je vous prie de croire, Monsieur, à l'expression de mon profond respect,

 

X. B.


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De Corentin de Salle
A
X. B. et Drieu Godefridi


Bonjour,

J'ai bien recu votre message et je vous en remercie.

Heureux que mon article vous ai plu.

Vous faites la un rapprochement interessant. Je n'y avais jamais pensé. On aurait pu parler également de la Volonté chez Schopenhauer ou la Volonté de Puissance chez Nietzsche.

Cela dit, je ne pense pas que le conatus spinoziste soit en mesure d'assumer une fondation de normes juridiques et morales. Et ce en raison meme de son immanence. Si tout le monde suivait "naturellement", "biologiquement" les normes liberales, cela se saurait. A supposer que ce soit vrai, quel interet y aurait-il alors a les fonder ? Le moins qu'on puisse dire, si on jette un coup d'oeil rapide sur l'etat de la planete, c'est que ces regles ne sont pas suivies naturellement.

A moins de defendre l'idee assez dangereuse qu'il faudrait forcer les gens a suivre ces regles car il en va de leur "nature" profonde, je ne vois pas comment on pourrait fonder autrement ces normes que d'une maniere transcendantale. C'est une chose a laquelle je tiens car, entre l'etre et le devoir-etre, je pense qu'il faut preserver ce "moment kantien" de liberté, seule base valide a mes yeux pour enraciner des normes.

Bien a vous,

Corentin de Salle


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De X. B.
à Corentin de Salle

Cher Monsieur,

 

Je ne voudrais surtout pas vous que vous vous mépreniez sur mon « statut ». Je ne suis qu'un étudiant en cinquième année à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris. Il est vrai que je me passionne depuis un an pour Spinoza, et que je m'oriente vers la recherche (DEA puis thèse de Pensée politique). Mais cela, vous l'aurez compris, ne me donne en rien la légitimité de vous donner quelque conseil que ce soit. 

 

S'agissant du problème du conatus, j'aimerais simplement attirer votre attention sur le fait que l'intérêt de Spinoza est justement qu'il ne distingue pas l'être et le devoir-être. Le fondement du droit (ou plutôt le droit lui-même) n'est pas autre chose que la puissance, et « le fondement de la vertu » n'est pas autre chose que « l'effort même pour conserver son être propre » (Ethique, IV,18). C'est bien ce qui fait de Spinoza un anti-Kant, et c'est bien ce qui m'intéresse dans l'idée de relier Hayek à Spinoza, deux penseurs de l'immanence (et, fondamentalement, deux penseurs de la liberté, même s'ils mettent derrière ce mot deux concepts en apparence antagonistes - en apparence seulement, selon moi, mais c'est encore un autre sujet).  

 

Mon intuition - qui a trouvé son origine dans la lecture de votre article - n'est pas que tout le monde suit « naturellement » les règles libérales (et encore moins qu'il faille les « imposer »). Selon moi, si le libéralisme économique est le système le plus à même de favoriser la survie, alors le processus de sélection des normes et des coutumes favorise naturellement l'apparition de celui-ci. [je m'en tiens ici au sens primaire du conatus ainsi qu'au libéralisme économique ; mais on pourrait étendre le raisonnement en montrant que le libéralisme politique est également le mieux à même de favoriser la joie et la puissance, deux concepts spinozistes pouvant être rattachés plus ou moins directement au conatus].

 

Il n'est pas question ici de réintroduire un quelconque « finalisme » dans la nature ; la nature n'a aucune fin. Elle a cependant un principe moteur, qui est qu'elle persévère indéfiniment dans son être. L'intérêt de cette « découverte » de Spinoza est multiple. Par exemple, j'ai du mal à comprendre - autrement qu'à l'aide de celle-ci - le processus évolutionniste de Hayek. Votre article sur la « Fin de l'Histoire » explique, en substance, que les comportements, essayés au hasard, tendent à s'étendre s'ils se révèlent bénéfiques pour le groupe. Que peut-on donc entendre par ce « bénéfique » sinon que ces comportements s'avèrent utiles pour la survie du groupe ?

 

En un mot, je caresse l'idée que le conatus pourrait donner un fondement ontologique aux règles libérales, tout comme un principe explicatif au processus évolutionniste de Hayek. Il est vrai que Hayek ne croie pas aux vertus optimisatrices de l'évolution. J'ai du mal, cependant, à trouver cette conviction cohérente avec l'idée que les règles ne sont sélectionnées que lorsqu'elles apparaissent bénéfiques au groupe. Le groupe peut bien évidemment se tromper et adopter des règles qu'il croie bénéfiques alors qu'elles ne le sont pas (le communisme, par exemple), mais le groupe ne peut pas rester dans l'erreur indéfiniment.

 

Je vous prie, cher Monsieur, de bien vouloir examiner toutes ces idées avec la bienveillance du professeur que vous êtes à l'égard de l'étudiant passionné que je suis.

 

Bien à vous, 

X. B.
 

 
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De Corentin de Salle
à X. B. et Drieu Godefridi
 

Cher X. B.
 
Je vous remercie pour votre dernier mail auquel je ne reponds que maintenant faut d'avoir pu le faire entretemps.
 
Tout d'abord, soyons clairs: votre "statut" importe peu. Vous avez pris la peine de me contacter. A mes yeux, vous etes un interlocuteur a part entiere. J'ai pris la liberté de communiquer notre échange à Drieu Godefridi, une de mes connaissances qui s'interesse également au sujet. Il vous a lui meme expedie un de nos echanges. A cet égard, je pense que vous ne devez pas hesiter a me faire toutes les objections qui vous viennent a l'esprit. Je suis ultra demandeur.
Ces politesses expédiées, passons à ce qui nous intéresse.
 
Je trouve la morale spinoziste interessante (il y a des choses tres vraies dans l'Ethique) mais je ne souscris pas du tout a son principe. Je pense que la dissociation entre etre et devoir-etre est fondamentale. La ou il n'y a pas de liberte, il n'y a pas de morale. Or, la liberte morale n'est possible que face a des propositions appartenant au genre du devoir. Autrement, c'est une simple habitude. Ou encore des pratiques. Spinoza, avec sa question "Que peut un corps ?" nous invite à "experimenter" tout un chacun les pratiques et comportements qui nous conviennent le mieux. Certains conviennent a certains, d'autres pas. On entre en rapport avec tel ou tel objet exterieur (homme ou chose). Certains nous enrichissent, d'autres nous detruisent. Certains augmentent notre puissance d'agir, d'autres nous empoisonnent. C'est selon les gens, c'est selon les "corps". Par exemple, il n'est donc pas "immoral" de se droguer. Cela reussit a certains (qui peuvent meme y trouver une source d'inspiration) et cela detruit d'autres personnes.

 
C'est donc bien une éthique au sens authentique du terme: un art de vivre. Pas une morale. En ce sens, la liberté de Spinoza n'a pas la couleur normative qu'elle revet de maniere indispensable dans le libéralisme. Pas question ici de gout ou de degout, de rapports reussis ou non. La liberte et son corrolaire oblige, la responsabilite, composent, une fois qu'on en fait une doctrine, un système de normes qui s'impose de lui-même (et non pas de maniere optionelle). 

 
Concernant votre idée selon laquelle le libéralisme est un système qui apparaît naturellement en raison du mécanisme de sélection des règles les meilleures, je crois que vous mettez la charrue avant les boeufs: les règles bénéfiques apparaissent uniquement lorsque le mécanisme de sélection est mis en place (et non l'inverse). Comme je vous l'ai dit, le liberalisme n'est appliqué - et encore tres imparfaitement - que dans un nombre tres restreint d'Etats sur cette planète. Jusqu'a present, on ne peut pas dire qu'il soit "naturel", au sens où les gens tendent naturellement a l'adopter. Vous dites : "si le libéralisme économique est le système le plus à même de favoriser la survie, alors le processus de sélection des normes et des coutumes favorise naturellement l'apparition de celui-ci". Si vous soutenez l'idée que le liberalisme va surgir naturellement, vous vous trompez. N'oublions pas que Hayek pose une condition: ne pas enrayer le processus de sélection. Le mecanisme est malheureusement fausse a l'heure actuelle. Le liberalisme peut advenir en Irak et, a terme, au Moyen Orient (nous pouvons et devons l'esperer) mais la mise en place du mecanisme selectif impliquait l'intervention americaine. Rien de "naturel" la dedans. 

 
Vous "caressez l'idée" de fournir un fondement ontologique au libéralisme via Spinoza car, selon vous, l'évolutionnisme hayékien peut etre rapproche du conatus spinoziste en ce qu'il suscite des effets bénéfiques. Il y a deux choses a ne pas confondre ici: l'idee spinoziste (ou leibnizienne) que ces règles sont parfaites (les meilleures possibles dans l'absolu) et l'idée hayekienne que ces règles sont les plus adaptées eu égard à la situation du moment (parmi le "stock" des possibles contingents) J'ai expliqué ce dont il en retournait dans mon article "Fin de l'histoire et légitimité...". Je vous reproduis le passage:

 

" Hayek affirme la prééminence et l'immuabilité de ces principes fondamentaux. Il est à noter que l'origine de ces derniers est purement accidentelle. De même, la forme qu'ils ont pris, la structure qui est la leur, tout cela résulte de l'évolution et de son lot de vicissitudes. Ces principes, assurément, auraient pu être fort différents. Ils n'étaient pas prédéterminés. Néanmoins, il se fait que la tradition les a sélectionnés. Ils sont, dès lors, devenus irremplaçables.

L'histoire, en ce qui les concerne, est arrivé à son terme. Quand il expose la cohérence de mécanismes tels que celui de l'Etat de droit (CL, 205 et s .), Hayek ne pense pas qu'on puisse progresser davantage en cette matière. Bien sûr, encore une fois, il ne faut pas entendre cela au sens où chaque institution ou dispositif correspondrait au meilleur possible (ce que des auteurs anglo-saxons ont baptisé la Panglossian view). Comment comprendre alors le processus de sélection ? Ce qui est sélectionné, c'est bien les normes et institutions " les plus adaptés". Selon nous, il faut donc distinguer entre " le meilleur possible " et " le plus adapté ". Le " meilleur possible " est un notion métaphysique aux antipodes de la philosophie hayékienne. C'est un idéal de type platonicien : prédéterminé et intangible. " Le plus adapté ", au contraire, permet de qualifier le gagnant d'une sélection au sein de différents possibles contingents. Ce n'est pas le meilleur possible dans l'absolu mais le meilleur de tout ceux qui existent à un moment donné : la sélection s'opère - pourrait-on dire -sur le " stock " de ce qui est disponible sur le marché (lequel stock est constitué de différentes choses contingentes et accidentelles qui correspondent - au sens biologique - aux différents organismes mutés).

Selon nous, il s'agit de comprendre que l'évolution a favorisé certaines formes plutôt que d'autres et que ces dernières sont devenues plus efficaces du fait même de cette sélection. On devrait plutôt donc avoir recours ici à la notion économique de path dependency. La théorie du " sentier le plus fréquenté " affirme que de petits évènements historiques décident du cours ultérieur de l'évolution de manière irréversible. Une institution, une norme ou une technologie considérée peut devenir " a standard " et, une fois établie, ne plus être menacée, même par une institution, une norme ou une technologie supérieure. Le " standard " ne peut être, par la suite, détrôné par des normes et institutions plus adaptées vu qu'il a acquis sur ces dernières une supériorité résultant non de son excellence propre mais du fait qu'il s'est établi et a façonné le contexte dans lequel il s'insère. Au niveau darwinien, ceci explique la survivance de certaines " scories " tels que l'appendice (ou le pouce du panda dont nous parle Stephen Jay Gould)."

En bref, je ne nie évidemment pas que ce qui est sélectionne soit bénéfique a la survie du groupe. C'est même, parmi l'ensemble LIMITE des possibles propres a la situation,  le plus adapté qui est sélectionné. Pas le meilleur possible dans l'absolu. Le plus adapté a un moment donne peut s'averer deficient dans le futur. Autant d'idees qui ne figurent pas chez Spinoza. Hayek defend certes une sorte de vitalisme mais pas un biologisme comme celui auquel vous semblez faire allusion. Mais vous avez raison de dire que chez Hayek, il y a cette idée que les choses perséverent dans leur être mais à la condition - encore une fois - que les règles de sélection ne soient pas perturbées. Ce qui n'est malheureusement pas le cas.

 
Si tout evoluait gentiment comme vous le dites, Hayek n'aurait pas eu besoin d'ecrire tous les livres qu'il a ecrit, de s'interesser au droit, a la morale, etc. C'est justement parce que les choses ne vont pas de soi qu'il est intervenu.


Vous dites ne pas comprendre la cohérence existant entre le refus de toute téléologie par Hayek et son processus de sélection des règles bénéfiques. Relisez, si la question vous interesse, mon article "Fin de l'histoire". Je pense etre assez clair sur ce point. Il ne croit pas aux vertus optimisatrices mais il ne veut pas dire par là que la situation ne s'ameliorera jamais. Que du contraire ! Il espere evidemment que la societe aille vers un mieux. Mais, dit-il, cela n'a rien d'automatique. Le mecanisme peut etre fausse, voire detruit.

 
J'espere que vous ne le prendrez pas mal mais je dois vous avouer que je vous trouve un peu leger lorsque je vous vois parler du communisme comme une sorte d'erreur d'aiguillage, un "raté" de l'évolution (mais dont l'on se degage du fait des lois evolutionnistes). Je vous rappelle que cette ideologie a fait pres de 100 millions de morts et que, en cette matiere, cela n'a aucun sens de raisonner a court, moyen ou long terme. Comme le disait Hayek: "A long terme, nous sommes tous morts". A ce titre, n'importe quelle catastrophe ou tragedie humaine sera toujours une "erreur". Rien ne peut alors venir dementir cette theorie que TOUT evolue toujours GLOBALEMENT et DANS LE LONG TERME dans un bon sens.  Cela décharge de l'obligation de faire des bilans et des critiques (en reportant toujours son jugement a plus tard: confer le detestable "Il faut donner du temps au temps" de Francois Mitterand ). Les communistes justifiaient d'ailleurs n'importe quoi grace a cela (les "generations sacrifiees", etc.). Vu sous cet angle, tout finit toujours par s'arranger dans le long terme (le soleil finit toujours par reapparaitre dans le ciel nuageux meme s'il faut attendre plusieurs mois pour cela). Mais bon, dire cela ou ne rien dire...

 
C'est au contraire la preuve que Spinoza a tort : 100 millions de gens n'ont pas "persevere dans leur etre" au XX°siecle. Cela aurait d'ailleurs pu etre dix fois pire. Si les Russes n'avaient pas recule au moment de la crise des missiles a Cuba, nous ne serions peut-etre plus la pour en parler. Notre monde est rempli de menaces en tout genre qui doivent vous faire refelechir au fait que, quoi qu'en disent certains biologistes, les règles liberales, seules a meme de garantir notre futur, ne peuvent trouver un fondement dans la simple nature des choses. 


 

Bien a vous,

 

Corentin de Salle
 

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De Drieu Godefridi
A Corentin de Salle


Cher Corentin,

Comme je te l'avais dit, j'ai un peu de mal avec cette affirmation du "vitalisme" de Hayek comme nécessairement transcendant.

1. - En somme, Hayek affirme que SI l'on veut que les sociétés humaines prospèrent, (compte tenu de la nature humaine, et des interactions possibles avec l'environnement), ALORS il faut faire le choix du capitalisme.

Hayek ne dit pas que l'on doit choisir la vie, donc le capitalisme, il dit que SI l'on fait le choix de la vie, alors on doit choisir le capitalisme.

Je ne vois aucune trace de transcendance dans cet argument.

C'est au contraire un argument qui a le mérite de poser clairement les termes de l'alternative.

2. - Toute théorie économique et politique doit d'ailleurs nécessairement s'articuler au départ de tels SI. Mises, par exemple, construit sa théorie économique au départ de la valeur de prospérité. Est-ce à dire qu'il en pose la transcendance ? Certainement pas. Il affirme simplement que si l'on veut que les sociétés humaines prospèrent, alors il convient d'adopter un certain nombre de normes, d'institutions et de pratiques habituellement désignées sous le vocable de "capitalisme" ou de libéralisme.


Bien à toi,
Drieu


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De Corentin de Salle
A Drieu Godefridi

Cher ami,
 
Je suis un peu vexé que tu m'imputes une erreur de raisonnement aussi grossière. En réalité, je pense que tu n'as pas compris l'argumentation de Hayek et, a fortiori ma critique.
 
Je te reproduis le passage incriminé que tu as du lire un peu trop rapidement (p.80 de la Revue Le Banquet, juin 2003).

"Un point néanmoins pose problème. Hayek avance un argument que, faute de mieux, nous pouvons qualifier de " vitaliste ". Ce dernier se formule ainsi : on peut choisir de ne pas observer le libéralisme mais alors, ce qui nous attend c'est la famine et la mort (PF, 87, 95). Hayek semble conférer une portée normative aux lois scientifiques qu'il a dégagé. Il ne va évidemment pas jusqu'à dire qu'il existe une loi morale transcendante qui exige de l'homme qu'il respecte la propriété mais il dit que si nous ne le faisons pas, les pires calamités nous guettent. Jusque là, aucun problème : la dimension de choix moral est assumée en tant que telle et les registres restent distincts. Cependant, Hayek n'en reste pas là : l'argument scientifique conduit à une loi morale. Pourquoi ? En réalité, nous ne pouvons pas, pour Hayek, faire le choix entre la vie ou la mort ; il parle de " devoir " (PF, 185). La vie est un impératif moral : " La vie n'a pas d'autre but qu'elle-même " (PF, 183). Hayek fait passer son argument transcendantal en contrebande, évitant ainsi de rentrer ouvertement en contradiction avec sa théorie évolutionniste (laquelle ne tolère que des règles immanentes). Ce faisant, il n'échappe pas à la transcendance : l'impératif moral est bien présent: la vie n'a pas d'autre but qu'elle même (PF, 183). Le fondement de la morale est donc lui-même moral. Force est de constater ici le paralogisme naturaliste, l'infraction à la loi humienne."

Je restitue, me semble t'il, tout a fait bien la sequence "si...alors" (ce que Kant appelait "imperatif hypothétique"), raison pour laquelle je dis: "Jusque là, aucun problème : la dimension de choix moral est assumée en tant que telle et les registres restent distincts". Il s'agit bien d'un "choix" : si...alors...
 
Si il en restait la, nous serions d'accord. Mais l'argumentation de Hayek va plus loin. Je cite alors un autre passage de la Presomption fatale, situé 100 pages plus loin (plus précisément deux passages) :  "En réalité, nous ne pouvons pas, pour Hayek, faire le choix entre la vie ou la mort ; il parle de " devoir " (PF, 185). La vie est un impératif moral : " La vie n'a pas d'autre but qu'elle-même " (PF, 183)".
 
Pour comprendre la position de Hayek, il faut joindre, articuler le premier passage ( on peut choisir de ne pas observer le libéralisme mais alors, ce qui nous attend c'est la famine et la mort (PF, 87, 95)) et le second (En réalité, nous ne pouvons pas, pour Hayek, faire le choix entre la vie ou la mort ; il parle de " devoir " (PF, 185). La vie est un impératif moral : " La vie n'a pas d'autre but qu'elle-même " (PF, 183)) et non pas se limiter au premier comme tu le fais.
 
Je te cite un passage encore plus éloquent (non repris dans l'article) et qui ne laisse plus aucun doute sur ce point :
 
"Nos désirs et nos volontés sont, en tout cas, globalement hors de propos. Que nous desirions ou non des accroissements ulterieurs de population et de production, nous devons - ne serait-ce que pour protéger les gens et la richesse existant, et pour les protéger du mieux que nous pouvons du désastre potentiel - nous efforcer de maintenir ce qui, dans des conditions favorables, ne pourra que conduire en de nombreux endroits, au moins pendant quelque temps, à ces accroissements ultérieurs". (PF, 185)
 
Donc, pour récapituler, d'un côté, il dit que si la vie a pour nous quelque prix, alors nous devons souscrire au libéralisme. De l'autre, il soutient que nous devons vivre.  Les deux mis ensemble font du liberalisme un impératif transcendant. C'est assez subtil de sa part de dissocier les deux parties de l'argument, raison pour laquelle je dis qu'il fait passer cet imperatif "en contrebande".
 
 
Bien a toi,
 
Corentin


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De Drieu Godefridi
A Corentin de Salle 

Cher Corentin,

J'avais bien compris ta critique, mais elle n'est pas fondée. Les passages de ton article et de PF que tu cites ne m'avaient pas échappé.

Tu lis chez Hayek deux arguments là où il n'y en a qu'un.

1. - Un mot tout de même de l'ouvrage dont tu tires les citations censées révéler le vitalisme transcendant d'Hayek : la Présomption fatale. Comme tu le sais, cet ouvrage est l'équivalent, pour Hayek, de ce que la "Volonté de puissance" représente dans l'œuvre de Nietzsche : un ajout in extremis, dont les faiblesses sont connues (même si PF, au contraire de la VP, n'est pas un collage posthume, mais Hayek avait près de 90 ans quand PF est sorti, fruit tardif d'une "collaboration" entre lui-même et un certain nombre d'assistants improvisés, zélés et empressés autour de lui dans son petit appartement de Freiburg).

Je ne veux pas dire que PF concède la transcendance de la vie, et qu'il n'en faudrait pas tenir compte pour ces motifs, mais qu'il me paraît, de manière générale, dangereux de se baser sur des micro-passages de PF pour affirmer qu'Hayek y contredit tout le reste de son œuvre monumentale.

2. - En outre, et indépendamment de ce qui précède, les passages que tu cites à l'appui de son vitalisme supposé ne sont pas du tout convaincants. Tu imputes à Hayek deux arguments : si l'on veut la vie, alors on doit choisir le libéralisme (1) et : on doit choisir le libéralisme (2) — ou "on doit choisir la vie", ce qui compte tenu de (1) revient au même. D'où il appert clairement que l'utilisation de l'impératif et du terme "devoir" en rapport avec la vie ne permet pas, en lui-même, d'établir le vitalisme de Hayek. Renvoyer donc, comme tu le fais dans le passage cité de ton article, à la p. 185 de la PF et au seul mot "devoir" ne montre rien du tout. Comme tu as la gentillesse de citer dans ton dernier mail le passage entier (et non seulement le terme devoir comme dans ton article), reprenons-le :

"Nos désirs et nos volontés sont, en tout cas, globalement hors de propos. Que nous desirions ou non des accroissements ulterieurs de population et de production, nous devons - ne serait-ce que pour protéger les gens et la richesse existant, et pour les protéger du mieux que nous pouvons du désastre potentiel - nous efforcer de maintenir ce qui, dans des conditions favorables, ne pourra que conduire en de nombreux endroits, au moins pendant quelque temps, à ces accroissements ultérieurs". (PF, 185)

"Pour protéger les gens et la richesse existant, et pour les protéger du mieux que nous pouvons du désastre potentiel, il faut choisir le libéralisme".

Il ne t'échappe pas que ce "pour" est indubitablement un "si". Tu peux essayer de tourner cela en affirmant que, derrière le pour, il y a un impératif transcendant, mais cela était justement ce que le passage en question était censé démontrer...

En bref, le vitalisme supposé d'Hayek est, de ton propre aveu, limité à PF, et dans PF il n'existe pas.

Bien à toi,
Drieu


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De Corentin de Salle
a Drieu Godefridi 

Cher Drieu,
 
Je crois que nous avons maintenant clarifié le point sur lequel nous divergeons. Je repond neanmoins brièvement à ton dernier mail.
 
Je n'ai pas dit que Hayek contredisait tout le reste de son oeuve dans PF. Mon passage sur le naturalisme insiste au contraire sur l'aspect nuancé de sa position et le danger qu'il y aurait a se montrer reductionniste en la matiere.
 
J'admet que "Presomption fatale", en dépit d'un certain nombre de développements tres interessants (notamment sur la langage et le commerce), correspond a une regression dans la pensée de Hayek en terme de coherence et de systématicité. Hayek etait age et fort inquiet par rapport au futur de la planete. C'est un peu son testament spirituel. Raison pour laquelle il est quelque peu sorti de sa reserve conceptuelle pour enoncer un certain nombre d'exhortations.
 
Cela l'a amené à contredire sa thèse selon laquelle il n'existe pas de valeurs absolues. La dimension normative des dernières pages de "Présomption Fatale" est indéniable. Je me focalise sur ce bouquin non pas parce que je pretend y trouver "l'essence" de la pensée de Hayek (je souligne au contraire dans les deux articles qu'il se contredit à ce niveau) mais parce qu'il s'agit du livre où il est le plus question du naturalisme (il y a plusieurs réflexions appartenant au champ de l'ethologie, des considerations sur la demographie, sur Thomas Malthus, etc.).
 

Ton interpretation est interessante mais je ne suis pas convaincu. Encore une fois, je ne lis pas cela comme toi. Je pense que ce "pour" exprime bien un imperatif. Tu confonds, je pense entre "conditionnalite" et "finalité" du principe. Je ne suis pas absolument sûr que j'ai raison (pour cela il aurait fallu demander au vieux Friedrich avant sa mort) mais, selon moi,  le "pour" signifie ici non pas "dans l'hypothese ou nous desirons sauver les generations futures" (d'ailleurs dans l'extrait Hayek precise bien que nos désirs et nos volontés sont, en tout cas, globalement hors de propos et, dans la phrase qui suit il écrit "desirions" en italique) mais "afin de", "en vue de" sauver ces dernières. Il s'agit de la finalité, la justification de ce principe que je persiste à tenir pour un impératif transcendant.
 
Le modèle philosophique le plus pur de principe transcendant, c'est évidemment l'impératif catégorique kantien. Le fait qu'il s'agisse d'un imperatif transcendant implique justement que nous puissions ne pas y obéir. En tant qu'êtres libres, nous pouvons ne pas nous y plier (et devenir, comme le dit Kant "un peuple de démons"). Mais, même si nous ne y plions pas, l'impératif demeure. Il ne cesse pas d'être absolument contraignant du fait qu'on n'y souscrive pas. Je pense qu'il s'agit de la même chose chez Hayek. Autre passage: "(...) c'est notre devoir - à moins que nous voulions délibérément condamner des millions à la famine - de résister aux prétentions de doctrines qui tendent à détruire les composantes essentielles de ces principes" (PF, 184-185).
 
Le "à moins que" est rhétorique. Personne, a moins d'etre un monstre absolu, ne peut désirer cela.
 
Ces débats sont intéressants mais l'intérêt ici n'est sans doute pas de se livrer à de savantes exégèses pour savoir quelle était réellement l'intention de l'auteur : il y aura toujours une part d'indécidable à ce niveau. La vraie question que je pose dans cet article (et a propos de laquelle la question du naturalisme est relativement peripherique) est : Hayek a t'il réussi a fonder moralement les valeurs du libéralisme ? La réponse est : non. Il a prouvé scientifiquement la supériorité du libéralisme sur n'importe quel autre système mais il échoue à établir, de iure, une fondation convaincante a ce niveau.
 
Bien à toi,
 
Corentin 

Mis à jour (Lundi, 06 Mars 2006 07:27)

 
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