Echange entre Henri Lepage et Drieu Godefridi à propos de l'Utopie libertarienne
Echange entre Henri Lepage et Drieu Godefridi à propos de la Critique de l'Utopie libertarienne
De: "Henri Lepage"
Date: Mer 19 nov 2003 13:05:41 Europe/Brussels
Cher Drieu,
Merci de votre envoi. J'ai lu votre texte (http://www.fahayek.org/index.php?article=267).
Il est excellent et très convaincant. Il est surtout très clair,
notamment dans l'explicitation du concept de la Rule of Law (c'est un
morceau à conserver).
J'aurais quand même une petite réaction, à propos du droit privé
international. Même s'il est aussi complexe que vous le dites, il
fonctionne néanmoins. Fonctionne-t-il seulement parce que il y a des
Etats qui s'engagent en quelque sorte à en forcer l'application sur
leurs citoyens ? Mais alors quest-ce qui les contraint à se conduire
ainsi ? Vous me direz la crainte de sanctions de la communauté
internationale (guerre). On retombe dans le schéma de la société
libertarienne. En réalité, s'il fonctionne c'est parce qu'il bénéficie
de l'expérience d'un bon nombre de siècles où des comportements, des
habitudes, des normes d'action, des jurisprudences se sont créées
auxquelles à peu près tout le monde consent en définitive de se
conformer. Il me semble qu'il y a bel et bien au niveau international
un état de Droit, au sens même de la définition que vous lui donnez,
sans qu'il y ait d'Etat de même niveau.
Il me semble que ce qui, pour vous, fait fondamentalement la
différence, est l'ordre de complexité. Ces problèmes se retrouveraient
à la puissance 1000, voire 100 000, etc... dans une société
libertarienne. Si vous imaginez une situation où l'Etat serait
brutalement abrogé, et remplacé par une société totalement sans Etat,
vous avez incontestablement raison. Mais si on raisonne à l'échelle
historique qui a prévalu pour le droit international privé, pourquoi ne
pourrait-on pas imaginer que l'expérience humaine, par delà les
siècles, accouche d'institutions privées permettant au système de
fonctionner, selon le principe des ordres spontanés hayékiiens (c'est
ce qui s'est passé sur de nombreux marchés : cf les bourses de valeur
ou de matières premières) ? Qu'est-ce qui empêcherait en quelque sorte
les mécanismes du droit international privé de s'étendre dans un grand
nombre de nouveaux espaces jusqu'à présent régulés par le cadre
étatique ?
Là me semble-t-il est toute la question. Au cours des derniers siècles
le droit international privé a progressivement été absorbé en grande
partie par les droits étatiques nationaux (il y a un remarquable livre
américain qui a été publié sur cette question). Ce qui me semble faire
l'intérêt de la démarche libertarienne n'est pas l'utopie que vous
dénoncez, mais, à travers cette utopie, l'ambition d'inverser en
quelque sorte la courbe de l'évolution spontanée en suggérant qu'il y a
des tas de domaines où la régulation pacifique des affaires humaines
pourrait fort bien se faire sans avoir nécessairement besoin
d'instances étatiques, en s'en remettant davantage à l'ordre spontané
des institutions privées. C'est par exemple ce que un certain nombre
d'entre nous essayons de faire dans le domaine économique en expliquant
comme les marchés concrets - pas le marché parfait de la théorie -
suscitent souvent par eux-mêmes leurs propres modes d'auto régulation
par la mise en place d'institutions ou de normes privées (que la
réglementation publique vient ensuite détruire au nom de l'ordre
qu'elle prétend poursuivre, parce que la théorie est incapable de
rendre compte de leur existence).
Dans cette optique, l'utopie libertarienne, me semble-t-il, apparaît
principalement comme une sorte d'outil pédagogique - les fables que
vous mentionnez - dont l'objectif est de faire redécouvrir que l'aire
des possibilités de coopération privée sans la contrainte étatique est
bien plus vaste que ce que l'on veut nous faire croire. Est-on alors
plus minarchiste que libertarien ? Cette opposition me parait sans
intérêt dans la mesure où le problème auquel nous sommes confrontés est
moins de choisir les limites de l'Etat dans lequel on désire vivre, que
d'inverser tout un ensemble de modes de pensée qui soutiennent un
processus explosif d'extension de l'arbitraire public. Le problème est
de faire évoluer les attitudes mentales; par exemple en habituant les
gens à identifier en premier lieu quelle est "la solution de marché"
qui existe, ou qui pourrait exister, à tel problème, plutôt que de
rechercher immédiatement comment la loi pourrait régler la question.
C'est là où je trouve une vertu à la démarche libertarienne : celle de
nous inciter à inverser nos modes de questionnement. Peut-on, dans le
cadre de cette démarche, faire l'économie de raisonnement qui
paraissent jeter le bouchon trop loin et semblent complètement
irréalistes ? Peut-être, mais je n'en suis pas sûr. Comme dans toutes
les diatribes philosophiques, il n'est pas inutile que certains aient
le courage de pousser la logique de leurs idées jusqu'à l'extrême - à
condition de ne pas en faire des théologies et de conserver la modestie
du scientifique.
Je vous demanderai d'excuser le caractère maladroit de ces remarques
spontanées. Il est de bon ton actuellement de tomber sur le dos des
libertariens, en adoptant l'ironie d'un style qui vise à les
ridiculiser. Je trouve cette agressivité inutile. Concentrons nous sur
les vrais points de discussion, et débatons-en. Ce sera plus utile et
constructif que de s'envoyer des invectives (je ne pense pas à vous,
mais à d'autres auteurs qui poussent leurs attaques franchement trop
loin, en toute inutilité).
A propos de l'Afrique, je vous signale qu'est paru il y a vingt cinq
ans un excellent livre "les sociétés sans état", qui est plein de
renseignements forts intéressants sur les dites sociétés primitives.
Dans un paragraphe de votre texte vous évoquez "les injonctions
arbitraire d'un Souverain bien intentionné" dont les ordres vaudraient
mieux que les règles d'un Prince totalitaire. S'appliquant à des
libertariens, vous ne pouvez pas utiliser le terme de "Souverain" qui
relève d'un ordre conceptuel radicalement étranger à l'univers de la
pensée libertarienne. Pour un libertarien, le mot "souverain" ne veut
rien dire - sauf lorsque l'on parle de souveraineté individuelle.
Je me rappelle enfin, quand j'étais tout jeune, il y avait encore
beaucoup de "voies privées" dans la région parisienne. Ca avait ses
inconvénients, mais aussi ses avantages. Elles ont été rendues
publiques principalement parceque les riverains-propriétaires voulaient
faire financer l'entretien de ces voies par les contribuables
municipaux, et non plus en assurer la charge directe. Toujours la même
dérive !
Bien amicalement
Henri Lepage
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Cher Henri Lepage,
Il est difficile de critiquer les libertariens sans être suspecté
d'étatisme, voire d'être un affreux néo-conservateur. Je ne suis
pourtant ni l'un, ni l'autre (quoique l'étiquette de conservateur ne me
gêne pas, étant sa connotation englobante en Angleterre et aux
Etats-Unis). Je me définis comme libéral classique, mais pas en dépit
de mes réserves sur la validité intellectuelle du projet libertarien :
ce sont les valeurs même de liberté que le projet libertarien me semble
inapte à réaliser.
Fondamentalement, je pense que le problème des libertariens
"anarchistes" est qu'ils se condamnent épistémologiquement à réinventer
l'état de nature. Aucun libéral cohérent ne saurait y voir un idéal.
Vous avez raison de dire que ce projet libertarien n'est sans doute pas
la menace la plus pressante sur nos libertés ;-) et qu'il a le mérite
d'offrir une perspective - tout à l'initiative privée - de nature à
désintoxiquer les esprits de l'étatisme ambiant en montrant qu'il est
possible d'envisager les choses sous un angle radicalement différent.
Je ne compte certainement pas faire carrière dans la critique des
anarcho-capitalistes. Pour vous dire la vérité, j'ai écrit cette petite
critique il y a quelques temps déjà en réaction aux dérives
intellectuelles d'un certain nombre de libertariens qui en arrivent à
défendre, au nom de leur projet d'abolition de l'Etat, des thèses
proprement anti-libérales, en politique intérieure comme en politique
internationale. La combinaison, trop fréquente chez les libertariens,
de l'absence de rigueur intellectuelle et de l'intransigeance sectaire,
est un cocktail que je trouve imbuvable. Je crois néanmoins que le
débat entre libertariens et libéraux peut être fécond pour les
libéraux, en les obligeant à juridiciser leurs réflexions.
Sur la question du droit international privé, vous avez raison de
souligner que les notions de droit et d'Etat ne sont pas
consubstantielles. C'est clairement ce que montre le développement du
droit international public ; c'est aussi ce que montrent quantité
d'ordres normatifs intraétatiques.
Ce qui m'amène à cette remarque accessoire à propos de F.A. Hayek : ce
prix Nobel d'économie que mes professeurs de philosophie ont toujours
disqualifié comme "économiste" (ce qui, dans leur bouche, est
l'équivalent de : pouah !) était d'abord et avant tout : un juriste. Sa
Constitution de la liberté est un ouvrage de philosophie du droit. Droit, législation et liberté,
de philosophie du droit et de philosophie politique. Trop d'économistes
libéraux manquent complètement la dimension proprement juridique de la
tradition et de l'idéal libéraux.
Un mot des relations internationales. De même que l'anomie n'existe pas
dans les sociétés humaines, l'anomie n'existe pas entre les sociétés
humaines. De même que la liberté des individus exige que la contrainte
s'exerce conformément à des règles, la liberté des Etats (je vise leur
population, pas la structure étatique en tant que telle) exige que les
rapports entre Etats soient soumis à d'authentiques règles de droit
international. C'est à ce titre que la situation actuelle me paraît
profondément insatisfaisante, les Etats-Unis se contentant d'agir au
gré des nécessités du moment. Ces actions au coup par coup sont
inévitables en l'absence de règles internationales dignes de ce nom, et
supportables pour les libéraux dès lors qu'elles visent à la
propagation de valeurs libérales, mais cette situation ne saurait
constituer un idéal. Il y a en effet une certaine ironie à propager la Rule of Law
en usant de moyens qui en sont l'exacte négation ! Les
néo-conservateurs qui s'en contentent ne voyent pas au-delà du moment
privilégié de la puissance américaine. Or la suprématie militaire
américaine n'aura qu'un temps, et les Etats-Unis devraient plutôt la
mettre à profit pour installer comme en 1945 de nouveaux mécanismes
institutionnels de nature à produire de véritables règles de droit
international, garanties, au moins dans un premier temps, par la
puissance américaine. L'OMC est à cet égard une évolution très
remarquable, et me semble constituer potentiellement l'un des plus
formidables leviers de progrès de l'histoire humaine. Voilà un projet
conforme à l'essence même de la tradition politique (Rule of Law) et internationale (messianisme wilsonien) américaine !
Bien cordialement,
Drieu Godefridi
Le même article a donné lieu à un second échange entre MM. Lepage et Godefridi.
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Mis à jour (Samedi, 10 Mars 2007 18:56)



