Michael Oakeshott, Morale et politique dans l’Europe moderne

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Jérôme Bosch, La Nef des Fous, v. 1500 huile sur bois 58 x 32 cm, Paris, Musée du Louvre


Michael Oakeshott, Morale et politique dans l'Europe moderne

Recension de Christophe Piton (institut Hayek)

S'il est vrai, comme l'écrit Olivier Sedeyn, que « le monde intellectuel français a du mal à intégrer des pensées qui s'éloignent trop de ses propres tropismes hexagonaux », il est certain que la traduction qu'il nous donne du cycle de conférences prononcées par Michael Oakeshott à Harvard en 1958 est de nature à renforcer dans le monde francophone européen cette tradition de théorie sociale que seuls connaissent ceux qui se sont familiarisés avec la tradition philosophique centrée sur la liberté individuelle. Dans son recueil intitulé Morale et politique dans l'Europe moderne qui vient de paraître aux Belles Lettres, Michael Oakeshott expose le cadre conceptuel de sa réflexion sur l'histoire de la pensée politique et du gouvernement dans l'Europe moderne.

Il nous rappelle fort utilement que, comme toute histoire, l'histoire de la pensée politique ne peut s'abstraire de son contexte, et que les concepts qui informent la réflexion des auteurs qu'il étudie : Montesquieu, Locke, Kant, Adam Smith, Burke, Bentham, J.S. Mill, dépendent de la réalité sociale de leur époque, de la même manière qu'aucune action ne peut se comprendre en faisant abstraction du contexte - qui recouvre à la fois les conditions extérieures et les dispositions psychologiques - dans lequel se trouve l'acteur. La réflexion d'Oakeshott prend ainsi le chemin d'une réflexion sur les conditions historiques d'apparition des deux grands courants de la pensée politique moderne.

Son analyse lui fait percevoir que l'histoire de l'Europe est caractérisée par l'apparition, à partir de la Renaissance et de la dissolution des solidarités communales traditionnelles qui l'accompagne, de nombreux êtres humains désireux de vivre l'expérience de l'individualité, laquelle implique la possibilité de rechercher le bonheur en faisant des choix personnels et en en portant toute la responsabilité. La conséquence logique de cette aspiration est l'essor de la tradition intellectuelle qu'Oakeshott regroupe sous l'appellation d'individualisme. Mais la contrepartie de cette tendance fut l'apparition de la demande opposée pour retrouver les solidarités perdues de la part de tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne tentèrent pas cette expérience. La théorisation de cette demande s'incarne, non moins logiquement que la précedente, dans la tradition intellectuelle qu'Oakeshott appelle collectivisme.

Mais qu'on ne s'y trompe pas : l'étude des conditions d'une action d'Oakeshott n'a rien de commun avec le déterminisme de Marx, et il se garde bien, lorsqu'il dit que certains membres de la population ne se sont pas engagés dans l'expérience de l'individualité, de les classer dans une catégorie déterminée par ses attributs sociaux : il ne fait que constater le fait, qui découle à la fois du caractère et des situations individuels des acteurs dans des proportions qu'il est impossible de généraliser. Point de « bourgeoisie » ni de « prolétariat » aux comportements automatiques, simplement des individus qui, surtout semble-t-il en vertu de leurs dispositions psychologiques et morales individuelles, opèrent des choix, agissent ou refusent d'agir. Ceci, par un effet de masse, donne à la société ses caractéristiques historiques saillantes, lesquelles informent à leur tour la philosophie, qui influence les actions des hommes, et ainsi de suite.

Sans le dire, Oakeshott partage avec Ludwig von Mises une attention prépondérante portée sur l'action humaine : ce sont les individus qui font leur vie, et non les « conditions sociales » qui font les choix pour ainsi dire à leur place. Avec Hayek - qui lui a emprunté les termes si décisifs dans l'exposé systématique de sa pensée de « nomocratie » et de « téléocratie » (v. Droit, Législation et Liberté, Paris, PUF, Quadrige, 1995, vol II, chapitre 7, p. 17) - il a en commun la compréhension que les institutions sociales (dont les coutumes, les traditions, les habitudes forment une grande partie) et les volontés individuelles sont en constante interaction, et que nos actions contribuent à changer le monde autant que notre découverte du monde (« l'accroissement de notre connaissance », dirait Hayek) contribue à nous modeler. L'évolutionnisme prudent d'Oakeshott se garde bien des définitions normatives du progrès et prend ses distances avec elles dans la dernière partie de son ouvrage. Comme le dit son traducteur, il évite soigneusement « les positions morales avantageuses. Il essaie de comprendre. »

Dans sa Bibliothèque Classique de la Liberté, Alain Laurent avait déjà mis à notre disposition les œuvres de théoriciens de l'économie et de la politique aussi importants que Bastiat, Constant, Mises et Jefferson. Il nous offre à présent celles d'un théoricien de l'histoire et d'un philosophe de grande envergure apte à nourrir les réflexions des amis de la liberté individuelle.

Michael Oakeshott, Morale et politique dans l'Europe moderne, traduction et préface de Olivier Sedeyn, éditions Les Belles Lettres, Bibliothèque Classique de la Liberté, collection dirigée par Alain Laurent, 204 pages, 25 euros. En librairie le 24 novembre 2006. Disponible sur :

 http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100152380


© Institut Hayek, 2006


Mis à jour (Mercredi, 29 Novembre 2006 08:35)

 
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