L'imposture Grass
Enivré par son aveu, Grass se
lance même, dans l'entretien qu'il a accordé le samedi 12 août
2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense
et illustration inouïes des SS: «Pour moi, et je suis sûr ici de
mes souvenirs, les Waffen SS n'avaient rien d'atroce, c'était une
unité d'élite qui était toujours engagée là où ça
chauffait».
...
L'imposture Grass
Jean-Gérard Lapacherie, LibertyVox
Suite à la révélation du passé de Günter Grass dans
la Waffen SS, Jean-Gérard Lapacherie dénonce cette longue
imposture intellectuelle et le silence de l'intelligentsia.
Depuis plus d'un demi-siècle,
l'écrivain allemand Günter Grass est, disent les critiques et les
journaleux, la «grande figure intellectuelle» de l'Allemagne.
Figure intellectuelle, qu'elle soit petite ou grande, ça ne
veut rien dire. Cela n'empêche les journalistes de répéter cette
formule. S'ils avaient observé ou scruté la vraie figure de Grass,
à savoir ce visage fermé de brute moustachue imbue d'elle-même,
ils n'y auraient pas vu la moindre lueur qui pût justifier le
qualificatif de figure intellectuelle.
Grass serait la conscience de l'Allemagne: la mauvaise
conscience, devrait-on dire, toujours près d'imputer à crime, de
soupçonner, de suspecter, d'accuser, toujours ses compatriotes ou
les Occidentaux, surtout s'ils sont Américains, et, dans le même
temps, d'excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de
l'ancienne RDA et l'immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué
le même air de serinette du compagnon de route loyal, moral,
progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx,
congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout en Europe et dans le monde
occidental, il est honoré, fêté, célébré, loué,
glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l'ont pas lu, couvert de
prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré
pour disserter doctement dans les universités et autres lieux
savantasses sur la marche du monde ou sur l'arche de l'onde ou sur la
morale de l'engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu'ils portent,
futile ou sérieux, et même s'ils sont un tissu de sottises, sont
commentés avec la ferveur des fidèles qui buvaient les
prédictions d'une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été
décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l'Académie
suédoise, «pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire
dans des fables d'une gaieté noire».
«Dépeint le visage oublié de l'histoire»: ces
Académiciens ignoraient qu'ils faisaient de l'ironie, involontaire
bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l'histoire a un visage et
que ce visage était tombé dans l'oubli. Pour Grass, en tout cas,
pendant un demi-siècle, l'histoire a toujours eu le même visage,
celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie,
exhibée en sautoir comme les décorations d'un maréchal
soviétique. Involontaire, l'ironie confine à la bouffonnerie et,
quand elle émane d'Académiciens sérieux et graves, elle fait
éclater à posteriori leur stupide imposture. Car Grass, le Tartuffe,
vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié
ou n'a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et
tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu'il
s'était engagé, à l'âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les
Waffen SS: engagement qu'il a caché avec soin. Dans la notice
biographique que diffuse l'Académie suédoise, depuis qu'elle lui a
attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci:
«après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir
été prisonnier des Américains de 1944 à 1946», etc.
Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire
dans la défense antiaérienne. Enivré par son aveu, Grass se
lance même, dans l'entretien qu'il a accordé le samedi 12 août
2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense
et illustration inouïes des SS: «Pour moi, et je suis sûr ici de
mes souvenirs, les Waffen SS n'avaient rien d'atroce, c'était une
unité d'élite qui était toujours engagée là où ça
chauffait». Pour moins que ça, on a intenté des procès en
sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets,
qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d'avoir servi dans cette
armée d'élite politico-militaire, qui était chargée de
défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n'aura pas à
répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura
l'en préserve.
Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de
jeunesse, ni même de l'avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass
n'avait pas été, dès qu'il a écrit ses premiers livres (Le
Tambour, 1959), un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à
tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d'Etat de première
classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses
lecteurs, et à toutes les lignes, d'interminables et assommantes
Leçons de Droiture, de Courage, d'Engagement, de Sincérité,
d'Authenticité, de Transparence, de Sens de l'Histoire, de
Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de
x crimes tout en s'exonérant pieusement de toute repentance
publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de
la RDA et son mépris vis-à-vis de «l'impérialisme
américain». La bonne conscience, il s'en engraissait; la mauvaise, il
en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester
passifs entre 1933 et 1945 et de s'être accrochés, pour ne pas
mourir de honte, à la RFA démocratique.
Le comique de l'affaire est le silence étourdissant des
intellos et des thuriféraires de Grass. Panique dans les rangs, on
ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur
la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas
celle qui dépasse d'habitude. Les grands organes culturels restent
cois. S'ils grattent un peu trop sous les prises de position
pro-palestiniennes et anti-israéliennes, ils craignent de
découvrir la Bête immonde. Les Professeurs de Vertu préfèrent
fermer les yeux. Pétrifiés, ils ont perdu la voix d'avoir porté
aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses
engagements passés. Seraient-ils de vulgaires collabos, eux aussi,
ces compagnons de route d'un compagnon de route des nazis?
Il y a plus. Sur Europe 1, les journalistes ont annoncé la
nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s'il
s'agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne
s'y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui - si
clean, comme on dit en anglais - a-t-il pu cacher autant de
saletés? Ces journalistes ignorent la loi de l'après-guerre. Le
progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et
de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (ce fut sa
principale utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du
passé sale n'a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis.
C'est l'engagement dans l'Armée du Bien. C'est le combat de la Vertu
contre le Mal (toujours de droite, évidemment). La grande lessiveuse
a bien fonctionné. Les communistes s'y sont lavé l'âme pour
avoir le droit de revêtir les oripeaux de la résistance.
Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l'a suivi, et Blanchot,
etc.
Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes
comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés
et les timides, tous ont été blanchis dans la grande lessiveuse du
progressisme. Grass est sans doute un imposteur, mais il a le mérite
de révéler la nature de l'intelligentsia.
...
| < Préc | Suivant > |
|---|
